Proposé le 08 oct 2008 par Kosmopoli : voir son profil

Vivre en Chine : le témoignage d'un jeune créateur d'entreprise français à Suzhou
Kosmopoli inaugure sa série de témoignages d'expatriés avec Christophe, parti de sa France natale pour s'installer en Chine en 2003. Depuis son lieu d'expatriation près de Shangaï, il a pris le temps de nous apporter des réponses détaillées malgré un emploi du temps qu'on devine chargé. Une vision positive dans un pays qu'on dit pourtant difficile d'intégration pour les expatriés occidentaux.- Christophe, peux-tu te présenter en quelques mots ?
Je suis Christophe Pavillon. J'ai 36 ans, et suis expatrié français vivant en Chine depuis février 2003. Les deux premières années, j'ai travaillé pour des fabricants chinois. En mai 2005, je montais Onesource Agency, ma société de représentation d'entreprises occidentales souhaitant un relai sur le territoire chinois. En août de la même année, je rencontrais Cai Li, ma fiancée chinoise, avec laquelle nous projetons de nous marier l'an prochain. C'est à partir de là que j'ai vraiment eu le sentiment de péréniser mon séjour en Chine.
- Cela fait longtemps que tu vis en Chine ?
En février prochain, cela fera six ans. Je suis très précisément à Suzhou, dans la province du Jiangsu, à 90 km de Shanghai. Suzhou est réputé pour sa manufacture de soie, ainsi que ses jardins traditionnels (dont la plupart sont listés au patrimoine de l'humanité de l'UNESCO). Par ailleurs, la ville compte 400 ponts et canaux, ce qui lui a valu en Occident le surnom de "la Venise de l'Extrême Orient".
- Quelles furent les motivations de ce départ à l'étranger ?
J'ai eu le coup de foudre pour la Chine comme on a le coup de foudre pour une fille. En France, je travaillais pour une société importatrice de produits chinois. Et lors de mon premier voyage d'affaires, dès que je suis arrivé en Chine, je suis tombé amoureux du pays de manière immédiate... Et me suis juré qu'un jour, je viendrais y vivre. Les années qui ont suivi, j'ai vécu à travers la perspective de ce rêve... Pour finalement partir !
Au-delà de cela, l'autre moteur a été une certaine morosité ambiante en France, un quotidien sans découverte, une vie sans renouvellement spectaculaire, qui dans tous les cas, m'aurait poussé à partir vivre ailleurs. Certes, j'avais un bon boulot, ma famille et mes amis étaient proches... Mais les journées s'enchainaient sans nouveauté et sans challenge particulier, et continuer à vivre dans cette neutralité en attendant la mort me paraissait d'un ennui total ! Et les quelques voyages que je faisais à l'époque ne paliaient que bien ponctuellement à cet ennui. D'ailleurs, dès que je partais en voyage à l'étranger, j'appréhendais avec angoisse le retour en France.
- C'est ta première expérience d'expatrié ?
Oui, mais j'ai toujours fais partie de ces gens qui ont la bougeotte ! Quand je vivais en France, dès que mes moyens me le permettaient, je prenais un billet d'avion pour voyager, à l'occasion des vacances, en Asie du Sud et du Sud-Est, au Moyen Orient ou en Afrique du Nord, ou encore en Amérique du Nord et du Sud. Le monde est si vaste, la vie est si courte, et il y a tant de choses à découvrir, que je ne me suis jamais lassé des voyages ! Je crois que c'est un virus... Et une fois qu'on l'a attrapé, il ne nous quitte plus !
Il faut dire qu'on a cela dans le sang dans la famille. Mon père a vécu en Allemagne, en Algérie et en Martinique. Lui aussi travaillait dans l'import export, et a fatalement énormément baroudé. Ma mère est née en Martinique, a vécu en Afrique, et a de la famille en Italie et au Venezuela. Sans remonter trop loin, c'était la même chose pour mes grands-parents, qui ont tous vécu à l'étranger à un ou plusieurs moments de leur vie.
- Que fais-tu concrètement aujourd'hui ?
Les deux premières années, j'ai travaillé pour des entreprises chinoises, pour me mettre finalement à mon compte il y a un peu plus de trois ans. Depuis, j'assume la direction de ma société. La même année, j'ai rencontré la chinoise que j'épouserais l'an prochain. Certes, comparativement à mes premières années, l'exotisme est devenu transparent, car j'y suis complètement habitué. Et le côté "aventurier" de la démarche, je ne le ressens pour ainsi dire plus du tout. Mais j'ai réussi à péréniser mon expatriation, a véritablement poser mes bagages sur le long terme, tant au niveau professionnel que familial, et cette construction est une aventure en soi !
- Démarches administratives, logement, changement de culture… As-tu rencontré des difficultés particulières à ton arrivée ?
Un annuaire entier ne suffirait pas à les lister. J'ai rencontré plus particulièrement des difficultés la première année. Venir s'installer en Chine était un rêve, et je partais du principe que tout le monde était gentil... Et cette naiveté m'a souvent desservi au niveau professionnel, comme social, ou même sentimental.
Par ailleurs, la différence culturelle est telle que des valeurs fondamentales comme le bien, le mal, l'amour, la vie ou la mort, prennent ici des connotations, pour ne pas dire des définitions, qui sont complètement différentes. C'est parfois dur au quotidien, car en commettant un acte qu'en tant que français, on estimera "de bien", on sera montré du doigt par la population qui condamnera cet acte. Et dans ces circonstances, dès lors que l'environnement est entièrement chinois, c'est très dur de trouver un référentiel commun.
Vivre à l'étranger, et surtout dans un pays si différent, c'est apprendre un axiome essentiel : à savoir, la vérité n'est pas universelle, mais culturelle. Et, sans rentrer dans des détails polémiques, en lisant des articles de presse français sur la Chine, très souvent, j'ai le poil qui se hérisse : les journalistes n'ont rien compris, car ils ont pris leur références françaises pour analyser des situations ou des individus chinois. Fatalement, le référentiel n'est pas le bon. Expliquer les différences par rapport à des caractéristiques culturelles intrinséques permettrait de lisser toutes les incompréhensions internationales. Et c'est, humblement, un des objectifs de mon blog, tentant d'interpréter la logique de pensée chinoise pour que mon lectorat puisse appréhender la culture de mon pays d'accueil.
Sinon, le fait d'avoir un couple biculturel recense aussi pas mal de difficultés. Pas vraiment dans le relationnel, même si il est clair que la différence culturelle ne facilite pas toujours les choses, même si elle apporte une richesse certaine. Mais au niveau administratif, ça devient un patacaisse désarmant. Dans ce cadre, nous sommes en train de vous renseigner pour notre mariage, et les démarches sont labyrinthiques et délirantes. Alors que si nous avions tous deux la même nationalité, on pourrait essentiellement se soucier sereinement des noces et de la lune de miel, plutôt que des tonnes de papier à présenter !
- Qu'est-ce que tu apprécies le plus depuis ton installation ? Et qu'est-ce qui te manque le plus de ton pays natal ?
Il faut être honnête : en vivant depuis six ans en Chine, le côté exotique a disparu. Et des choses qui paraissent exceptionnellement incroyables à des gens de passage sont devenues complètement banales au point d'être transparentes pour moi. Alors au solde de ces six ans, ce que j'apprécie le plus, c'est d'avoir réussi, à force de batailler, à rester en Chine, à y devenir mon propre patron, et d'y avoir rencontré la chinoise avec laquelle je vais passer ma vie. Quel aboutissement, sachant que je suis arrivé ici avec une bien petite valise, et mille euros en poche !
Mais parfois, des surprises apparaissent, et l'exotisme reprend le dessus. Par exemple, l'an dernier, dans le cadre de Onesource Agency, ma société, je me déplacais toutes les semaines dans un bled du Jiangsu pour aller vérifier une production pour un de mes clients. Systématiquement, pour atteindre cette ville, je devais prendre le bac pour traverser le fleuve Yang Zi. C'est le troisième plus long fleuve du monde. Accoudé au bastingage du navire, à voir les chinois me dévisager, car les blancs ne sont pas légion, quel régal jouissif de se répéter en pensées : "encore une journée banale au bureau !"
Ce qui me manque le plus, et ce doit être le cas pour la plupart des expatriés, c'est ma famille. Les savoir si loin est dur, et c'est un sacrifice bien lourd à payer quand on aboutit le rêve de s'installer aux antipodes. Mais bon, il n'y a pas de retrouvailles sans séparation, et on profite très intensément les uns des autres à chaque passage en France. Et puis, de manière plus épicurienne, certains plats ou mets typiquement français manquent aussi... Et là aussi, chaque retour dans l'hexagone permet d'en profiter largement !
- Que fais-tu de ton temps libre ? As-tu de bonnes adresses à recommander sur place ? Activités, sorties, shopping,…
Lorsque j'ai du temps libre, j'exerce essentiellement mes deux violon d'Ingres, à savoir l'écriture, entre autres à travers mon blog, et aussi le cinéma amateur. Je planche actuellement -enfin, ça fait deux ans que j'y travaille !- sur un reportage en vidéo numérique sur le nouvel an chinois. Il devrait faire entre une demi heure et trois quarts d'heure, et j'espère pouvoir le mettre en ligne... Avant le prochain nouvel an !
Des adresses, j'en aurais pléthore à recommander... Mais le meilleur moyen, pour les visiteurs à Suzhou, de se faire une idée de l'endroit, c'est de partir à l'aventure par eux-mêmes. Si par contre, les français de passage souhaitent retrouver durant une soiré dans une atmosphère bien française, je leur recommande "le Bistrot", un café français monté par un ami. L'adresse : zhu hui lu, 167 à Suzhou. Et croyez-moi, dans un environnement 100% chinois, "le Bistrot" fait office d'exotisme européen !
- Qu'en est-il du coût de la vie ?
Comparativement à la France, et c'est de notoriété publique, il est dérisoire. Nous louons un appartement qui doit faire 45 m², et dont le loyer mensuel est de cent euros. Alors certes, ce n'est pas le grand confort, car l'isolation est à mourir de rire... Mais en France, ce tarif serait inenvisageable. Bien sur, il existe aussi des appartements très luxueux et gigantesques. Et en fonction, tant de leur modernité que de leur côté "mode", certains quartiers ayant plus la côte que d'autre, on peut atteindre des niveaux de loyers similaires à l'Occident... Mais seuls quelques élus souhaitent y loger. Et puis, ce serait se priver un peu de l'atmosphère des quartiers traditionnels chinois.
Pour la nourriture, même chose. Il y a un marché couvert à quelques centaines de mètres de chez nous. Nous allons parfois y faire nos courses, et pour deux à trois euros, nous achetons pour un à deux dîners complets... Et les chinois mangent plusieurs plats par repas, qu'ils partagent dans des assiettes uniques. Financièrement, c'est tout simplement imbattable.
C'est la même chose pour les transports. Entre Suzhou et Shanghai, il y l'équivalent d'un TGV, qui se nomme ici CRH. Il y a une demi heure de train entre les deux gares, et le ticket doit coûter moins de deux euros. A ce tarif-là, c'est dommage de se priver de voyager. De même, pour traverser la ville de part en part, un taxi doit coûter trois euros pour une demi heure de trajet... Et comme ces taxis sont partout, l'achat d'une voiture devient un luxe inutile.
Par contre, les produits importés et la nourriture occidentale, atteignent des sommets. Une bouteille de vin français de bien piètre saveur s'échange au très grand minimum contre quinze euros. Le moindre camembert doit être aux alentours de six euros. Par contre, on trouve assez facilement des baguettes, non importées, qui s'achètent vingt centimes d'euros.
- As-tu pu te faire de nouveaux amis ? La barrière de la langue est-elle une réalité ?
Rencontrer des gens en Chine n'est pas difficile, même si peu parlent anglais. Les chinois sont très curieux de nature, et viennent très naturellement vers les étrangers pour faire connaissance. Maintenant, se faire de vrais amis est assez difficile, car les chinois évoluent dans ce qui est leur "normalité", et un étranger apporte un lot de différences, et faire durer un relationnel amical est difficile : ils s'en désintéressent assez rapidement, et reprennent leur références. C'est d'autant plus vrai dans un contexte de réussite économique : tout le monde en Chine veut faire du business et de l'argent, et comme les occidentaux conservent un statut "d'experts", nombreux sont les chinois qui tissent une "amitié" en espérant pouvoir faire du business avec l'étranger rencontré. Ainsi, il y a plein de gens, très sympas et très avenants, dont je n'ai jamais plus eu de nouvelles, dès lors qu'ils ont compris que je ne ferais pas d'affaires avec eux !
La langue est en effet une difficulté... Particulièrement en arrivant. Et puis, pour ce qui est du chinois, si on est incapable de reconnaître les idéogrammes, on reste complètement analphabète, et on ne peut même pas reconnaitre une enseigne dans la rue. Le chinois, pour ce qui est de l'oral, n'est pas une langue très difficile, car la grammaire est très basique, et on peut acquérir un niveau très simple de communication au bout de quelques mois. Même si cela déclenche parfois des fous rires de la part des locaux, cela permet de se dépatouiller au quotidien. Par contre, pour ce qui est de l'administratif, du fait de la lecture, c'est une autre paire de manches ! Et je me souviens des difficultés que j'avais, la première année, à déchiffrer mes factures d'eau et d'électricité, sans avoir aucune idée de ce que c'était, et en me demandant bien où et comment les régler. Un vrai parcours du combattant quand on doit s'en dépatouiller tout seul. Et puis, c'est comme tout, même si ça prend un peu plus de temps quand on est étranger, on réussit toujours à s'en tirer.
- Quel est ton souvenir le plus marquant ?
J'en aurais plein. Celui qui me vient à l'esprit, ce sont mes fiançailles en octobre 2006. Mes parents étaient venus spécialement de France pour l'occasion. Nous avons fêté ça à la campagne, dans ma belle famille chinoise, et il devait y avoir une quarantaine de personnes invités. Au-delà du moment de bonheur, être "intégré" tout en étant acteur essentiel de cette célébration, que nous avons fêté dans la plus pure tradition chinoise, a été un grand moment ! Je l'ai détaillé d'ailleurs dans mon blog.
- Un conseil à ceux qui ont le projet de venir ?
Ne vous posez pas la question, et faites votre valise.
Si on se pose la question du départ, et qu'on commence à énumérer les risques ou les difficultés probables, on reste bien à l'abri chez soi. Alors que, même si ce n'est pas tous les jours faciles, quelle belle aventure ! Et puis, quand on rencontre un problème, on ne connaît plus la peur, et on se bat pour le résoudre. L'expatriation offre tellement en terme d'ouverture d'esprit, de formation personnelle, et de compréhension du monde, que s'en priver serait une grossière erreur... Si on a ça dans le sang !
- Quels sont tes sites web ou tes blogs favoris sur la Chine ?
De manière générale, je trouve les sites d'infos sur la Chine un peu trop raccoleurs, favorisant l'événementiel plutôt que le factuel. Il y a par contre quelques blogs qui sont dignes d'intérêt, et particulièrement agréables à lire. Je vous liste mes préférés ci-dessous :
http://ebolivar.lemonde.fr/
http://camillenchine.canalblog.com/
http://gogauss.over-blog.com/
Par ailleurs, j'apprécie particulièrement deux autres blogs, qui relatent le quotidien de deux expats à Taiwan, et qui valent très largement le détour :
http://feantir.over-blog.fr/
http://xiao-wei-lian.over-blog.com/
- Quels sont tes projets pour l'avenir ?
J'imagine que les deux prochaines étapes vont être de fonder une famille et péréniser ma société. Mais il est vrai qu'après six ans en Chine... L'envie de reprendre le sac à dos pour découvrir autre chose me taraude à nouveau. Ca tombe bien, j'en ai parlé à ma douce et tendre, et elle est très ouverte à l'idée ! Par contre, cela prendra encore quelques années, car il est hors de question de mettre en péril tout ce que nous avons construit, avec beaucoup de travail, ces dernières années.
- Enfin, qu'attends-tu d'un site communautaire pour expatrié comme le projet Kosmopoli ?
J'espère qu'il pourra répondre, à travers l'échange de ses membres, à toutes les interrogations que pourraient se poser des expatriés en acte ou en devenir, sur des problématiques générales, mais aussi très spécifiques, d'un quotidien à l'étranger. C'est aussi un des buts de mon blog, et la démarche de Kosmopoli me parait d'autant plus fascinante !
- Un dernier mot à ajouter pour les lecteurs de cette interview ?
Partir à la découverte du monde, c'est partir à la découverte de soi-même, et s'aboutir. C'est aussi comprendre comment les cultures fonctionnent, et c'est le plus merveilleux des voyages. En dehors de l'entreprenariat et l'art, l'expatriation reste la dernière forme d'aventure. Alors si vous en avez vraiment envie, cessez de vous interroger, et partez ! Bien évidemment, donnez-nous de vos nouvelles via Kosmopoli ! Puisqu'on vous dit que c'est fait pour ça !
- Merci Christophe pour le détail apporté à tes réponses. Tiens-nous au courant lorsque tu auras terminé ton film sur le nouvel an chinois et bonne chance dans tes projets professionnels et familiaux.
Pour en savoir plus :
Le pseudo de Christophe sur Kosmopoli : kelin, le contacter
Le blog de Christophe Pavillon : lexpat.over-blog.com
L'entreprise de Christophe Pavillon : www.onesource-agency.com/
Scènes de cuisine chinoise chez Christophe (en vidéo) : lexpat.over-blog.com/article-3781710.html
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